De nombreux enfants n’ont pas accès aux produits essentiels : voici pourquoi le taux officiel de pauvreté infantile ne les prend pas tous en compte

Près de 15 % des enfants au Canada ne participent pas à des activités organisées à l’extérieur de l’école en raison des coûts, près de 5 % ne disposent pas de fournitures scolaires demandées par leur enseignant, et près de 9 % vivent dans des ménages qui n’ont pas la capacité de maintenir une température confortable dans leur maison ou appartement toute l’année, selon une étude récente menée par les chercheuses de l’Université d’Ottawa Geranda Notten et Mariam Sène. 

Voilà quelques exemples de la façon dont les obstacles financiers peuvent empêcher des enfants d’avoir accès à des activités, des biens et des services que de nombreuses personnes considèrent comme essentiels à leur bien-être, à leur développement et à la réalisation de leur plein potentiel à l’âge adulte. 

Selon la mesure officielle de la pauvreté au Canada, appelée mesure du panier de consommation (MPC), 11,5 % des enfants vivent dans la pauvreté. La MPC repose sur le coût d’un « panier » prédéfini (collecte) de biens et de services comprenant l’alimentation, les vêtements, les chaussures, le transport, le logement, les services de communication et d’autres dépenses. Le coût approximatif de ces articles dans une région géographique donnée est additionné, et les familles locales dont le revenu disponible est inférieur à ce montant sont considérées comme « vivant dans la pauvreté. » 

Cependant, le revenu à lui seul ne permet pas toujours de brosser un portrait complet de la situation d’une famille ni de déterminer à quels produits essentiels elle peut ou non avoir accès. Pensons, par exemple, à une famille dont les revenus sont actuellement insuffisants pour répondre à ses besoins, mais qui dispose d’économies pour les imprévus ou peut compter sur le soutien d’amis ou de proches. Les services communautaires comme les bibliothèques, les parcs et les banques alimentaires, ainsi que des programmes gouvernementaux comme les services de garde subventionnés, peuvent aussi contribuer à faire en sorte que les enfants ne soient pas privés d’occasions de développement ou d’un niveau de vie décent, même lorsque le revenu familial est inférieur au seuil officiel de pauvreté. 

À l’inverse, une famille qui prend soin d’un enfant en situation de handicap peut devoir assumer des dépenses essentielles supplémentaires au point d’avoir de la difficulté à répondre à ses besoins, malgré un revenu supérieur au seuil officiel de pauvreté. Les ménages endettés ne peuvent consacrer qu’une partie de leur revenu disponible à leurs propres besoins, tandis que le reste doit être utilisé pour les remboursements et les intérêts. Et deux emplois offrant exactement le même revenu peuvent mener à des niveaux très différents de privation matérielle si l’un comprend une couverture d’assurance familiale pour l’optométrie, les soins dentaires et la santé mentale, tandis que l’autre n’offre pas ces avantages. 

C’est pourquoi, en 2024, des chercheurs de l’Université d’Ottawa, de Maytree et de Banques alimentaires Canada ont proposé une nouvelle façon de mesurer la pauvreté au Canada l’indice de privation matérielle (IPM). Déjà largement utilisé en Europe, ce type d’indice demande à un échantillon représentatif de personnes si elles peuvent accéder à certains biens, services et activités. Autrement dit, plutôt que de s’intéresser uniquement à l’argent qui entre dans un ménage, l’IPM examine ce que le ménage tire réellement de son argent et des autres ressources dont il dispose. 

Par exemple, l’indice posait la question suivante : « Êtes-vous/toutes les personnes de votre ménage sont-elles en mesure de manger de la viande, du poisson ou un équivalent végétarien au moins tous les deux jours? » (6,7 % des ménages interrogés ont répondu non). Afin d’évaluer la précarité financière, une autre question était : « Si vous deviez faire face aujourd’hui à une dépense imprévue de 500 $, pourriez-vous la couvrir avec vos propres ressources? » (21,7 % des ménages ont répondu non). 

Les besoins particuliers de l’enfance 

Récemment, Notten et Sène se sont appuyées sur ces travaux pour élaborer, pour la première fois au Canada, une échelle de privation matérielle chez les enfants (CMD) centrée sur les besoins des enfants, y compris ceux qui sont propres à cette étape de la vie. 

Cela comprenait sept questions propres aux enfants, comme : « Les enfants de votre ménage disposent-ils d’un endroit adéquat à la maison pour étudier ou faire leurs devoirs? » (5,4 % des enfants vivaient dans des ménages ayant répondu non) et « Les enfants de votre ménage ont-ils leurs propres jouets d’intérieur adaptés à leur âge? » (5,5 % ont répondu non). 

Les chercheuses ont également examiné combien d’enfants vivaient dans des ménages ayant répondu non à huit questions s’appliquant autant aux enfants qu’aux adultes, par exemple : « Vous/toutes les personnes de votre ménage possédez-vous au moins une paire de chaussures bien ajustées et une paire de bottes d’hiver? » (6,3 % ont répondu non) ou « Êtes-vous en mesure de participer à des célébrations ou à d’autres événements importants pour les personnes de votre groupe social, ethnique, culturel ou religieux? » (9,4 % ont répondu non).

L’échelle a révélé différents niveaux de privation : 11 % des enfants étaient privés de quatre articles ou plus, 18,4 % en manquaient trois ou plus, 26,6 % n’en avaient pas deux ou plus, et ainsi de suite. 

Taux de privation (en pourcentage) selon le seuil de privation chez les enfants  

Ce que cela signifie pour les politiques gouvernementales 

Plus d’un enfant sur cinq dans l’échantillon vivait une certaine forme de privation matérielle tout en faisant partie d’un ménage dont le revenu dépassait le seuil officiel de pauvreté. Cela montre qu’un outil comme l’échelle CMD constituerait un complément utile à la mesure du panier de consommation pour mieux comprendre l’ampleur réelle de la pauvreté infantile au Canada. 

Cet outil est également utile pour évaluer l’efficacité des mesures gouvernementales, comme la nouvelle Allocation canadienne pour l’épicerie et les produits essentiels ou l’Allocation canadienne pour enfants (ACE), qui est toujours en vigueur. 

L’Allocation canadienne pour enfants repose sur le revenu et non sur la privation matérielle, mais les chercheuses ont constaté qu’elle rejoint malgré tout les enfants qui vivent une situation de privation matérielle — bien qu’une part importante des fonds soit également versée à des enfants qui ne vivent pas cette réalité. Cela s’explique par le fait qu’elle offre une couverture quasi universelle aux familles avec enfants et qu’elle prévoit un soutien généreux qui diminue graduellement à mesure que le revenu des ménages augmente. 

L’échelle CMD met également en lumière les conditions matérielles concrètes auxquelles sont confrontés les enfants, qui représentent environ le tiers des personnes ayant recours aux banques alimentaires partout au pays. Aussi utile que soit l’Allocation canadienne pour enfants, il est clair que nous pouvons en faire davantage, en tant que pays, pour soutenir les enfants et leurs familles et nourrir le plein potentiel de la prochaine génération. 

Pour en savoir plus : https://foodbankscanada.ca/fr/indice-de-privation-materielle-chez-les-enfants/