Dans le temps, le fait d’avoir un emploi — surtout à temps plein — réduisait considérablement le risque d’insécurité alimentaire. Mais aujourd’hui, de plus en plus de travailleurs au Canada ont du mal à se nourrir. En fait, pour 100 personnes qui visitent une banque alimentaire, 19 ont un emploi comme principale source de revenus.
Pourquoi cela se produit-il, et que pouvons-nous faire pour y remédier? Banques alimentaires Canada s’est penchée de plus près sur la question en menant :
- Un sondage auprès d’un échantillon de 10 000 personnes issues de la population adulte générale au Canada.
- Un projet de recherche communautaire comprenant 87 entrevues approfondies guidées par les connaissances de huit pairs chercheurs ayant vécu l’insécurité alimentaire.
Ce que nous avons entendu est frappant : de nombreux travailleurs sont empêchés de développer leur plein potentiel et se retrouvent coincés dans un vide politique fondé sur l’idée désuète selon laquelle avoir un emploi signifie que vous êtes financièrement en sécurité. Leurs témoignages — et leurs idées pour le changement — orientent les solutions politiques que nous présentons aux gouvernements. Voici cinq principaux constats tirés de ce travail :
1. L’insécurité alimentaire est très répandue chez les personnes occupant un emploi
Notre recherche a utilisé un questionnaire validé pour définir l’insécurité alimentaire et déterminer qui en était touché? On y posait des questions comme : « La nourriture que nous avons achetée n’a pas duré longtemps et notre budget ne nous a pas permis d’en acheter davantage. Cela a-t-il été souvent, parfois ou jamais vrai pour vous ou votre ménage au cours des 12 derniers mois? »
Dans le sondage, l’insécurité alimentaire touchait 41 % des répondants travaillant à temps plein et 50 % des personnes occupant un emploi à temps partiel ou occasionnellement. « Même en travaillant 40 heures par semaine à un peu plus que le salaire minimum, je peux encore à peine me permettre de payer mon loyer, a confié une personne interrogée. Comment est-ce que je peux aussi me nourrir? »
Ces résultats concordent avec d’autres recherches qui montrent que, depuis la pandémie, les personnes occupant un emploi n’ont plus, en moyenne, un risque moindre de vivre l’insécurité alimentaire.
2. Pour les ménages qui connaissent la faim, les principales pressions financières liées au travail sont la hausse du coût de la vie, des revenus faibles et stagnants et les dépenses de transport.

Une idée clé ressort de l’étude : travailler entraîne souvent des dépenses supplémentaires — comme les frais de garde d’enfants ou les déplacements — au point où avoir un emploi peut coûter trop cher par rapport au revenu qu’il génère.
Les ménages vivant dans l’insécurité alimentaire ont déclaré que les principales pressions financières liées à leur emploi étaient : la hausse du coût de la vie (56 %), les faibles salaires (40 %) et la hausse du coût de l’essence pour les déplacements (31 %). La population générale — y compris les personnes non touchées par l’insécurité alimentaire — a également exprimé des préoccupations à ce sujet, mais dans une moindre mesure. « Le problème, c’est que l’inflation a augmenté, l’épicerie coûte plus cher, l’essence pour la voiture coûte plus cher, les factures ont augmenté, mais nos salaires n’ont pas suivi… c’est donc difficile de joindre les deux bouts », résume un participant à la recherche.
3. Les principaux obstacles à l’accès à des emplois de qualité sont le manque d’occasions, les limitations liées à la santé et le manque de qualifications ou de formation.
Les répondants au sondage ont souligné que le nombre limité d’emplois disponibles, les handicaps ou problèmes de santé, ainsi que le manque d’accès à une formation ou à une éducation adéquate constituent des obstacles majeurs à l’obtention et au maintien d’un emploi permettant de subvenir aux besoins.
Plusieurs participants en situation d’insécurité alimentaire nous ont expliqué qu’ils faisaient face à un double fardeau : ils n’arrivent pas à s’en sortir financièrement et n’ont pas les moyens d’investir dans une formation qui leur permettrait d’accéder à un emploi mieux rémunéré.
Une personne occupait le même emploi depuis 20 ans et n’a jamais eu d’augmentation de salaire ni de prime. « Elle travaille dans son domaine de formation. Elle travaille très fort et fait de longues heures, à la fin de la cinquantaine », résume un pair chercheur. « Elle n’a ni le temps ni l’argent pour suivre une nouvelle formation. Elle est coincée. L’espoir s’effondre. C’est déchirant. »
Beaucoup d’autres personnes se sentent également coincées, incapables de dégager le temps ou l’argent nécessaires pour améliorer leurs compétences en raison de la lutte quotidienne pour garder la tête hors de l’eau. « Quand on est en mode survie, on ne pense pas à l’emploi qu’on voudrait », explique une personne interrogée. « On pense à ce qui permettra littéralement de mettre de la nourriture dans son assiette aujourd’hui! »
D’autres ont mentionné que les responsabilités familiales, comme s’occuper des enfants ou de parents vieillissants, limitent leurs possibilités d’emploi. Pour beaucoup, surtout dans les régions rurales ou mal desservies, le manque de services de garde abordables et accessibles rend impossible l’accès à un emploi à temps plein ou mieux rémunéré. Ces responsabilités liées aux soins poussent des personnes — en particulier des femmes — à quitter le marché du travail. « Les services de garde abordables sont des infrastructures aussi nécessaires à l’emploi que les moyens de transport appropriés », a déclaré une participante.
4. Les personnes en situation d’insécurité alimentaire sont plus susceptibles de considérer le transport abordable comme un facteur clé d’accès à un emploi de qualité.
Les répondants au sondage — qu’ils vivent ou non une insécurité alimentaire — ont généralement accordé une grande importance à des politiques telles que la formation entièrement subventionnée pour les compétences recherchées, les services de garde d’enfants abordables et le transport à coût abordable. Cependant, les personnes en situation d’insécurité alimentaire étaient particulièrement plus enclines à appuyer des initiatives comme des bons de transport ou des tarifs de transport en commun subventionnés pour les personnes à faible revenu.
Le transport est un obstacle majeur, mais souvent négligé, à l’emploi, surtout dans les communautés rurales. Faute d’accès à des transports en commun fiables, de nombreuses personnes sont forcées d’avoir une voiture personnelle. Le transport devient alors un fardeau financier important compte tenu des coûts d’achat, d’entretien et de carburant d’un véhicule.
Pour certains participants à l’étude, les frais de transport représentaient la moitié, voire plus, de leur salaire. D’autres ont indiqué être complètement exclus de certaines possibilités d’emploi faute de pouvoir se payer une voiture ou de l’essence.
Le coût élevé des déplacements pour suivre une formation ou pour se rendre au travail au quotidien, combiné à l’augmentation des coûts des produits de première nécessité comme le loyer, les services publics et la nourriture, rend la progression presque impossible, même pour les personnes qui occupent un emploi.
5. Même si elles représentent actuellement la majorité des personnes connaissant la faim, les personnes en emploi ont peu de chances de recevoir des prestations gouvernementales.

Plus des deux tiers des répondants en situation d’insécurité alimentaire dans notre sondage national ont indiqué ne pas recevoir de prestations gouvernementales. Les participants ont évoqué des processus de demande complexes, des seuils d’admissibilité stricts et des montants de prestations insuffisants pour répondre aux besoins de base. « Il est difficile … d’obtenir les prestations gouvernementales nécessaires, et une fois que vous les obtenez, c’est toujours moins que ce dont vous avez [besoin] », a déclaré un participant. Certaines personnes ont indiqué éprouver des difficultés, mais avoir été exclues en raison de leurs revenus ou parce que leur conjoint travaillait.
Les participants ont également décrit les obstacles liés aux handicaps et à l’exclusion technologique. En raison de l’évolution rapide des technologies, bon nombre d’entre eux ont déclaré avoir de la difficulté à accéder à l’éducation, aux programmes gouvernementaux ou aux services essentiels. Ils ont aussi mentionné les difficultés à naviguer dans les systèmes de soutien fragmentés entre de multiples programmes et organismes, ce qui contribue à la confusion et à la difficulté de repérer les ressources appropriées en période de crise.
Prochaines étapes
Lorsqu’on leur a demandé ce que les décideurs peuvent faire pour aider, les participants ont principalement mentionné :
- contrôler l’inflation et réduire les taxes qui contribuent aux difficultés quotidiennes;
- élargir les mesures de soutien du revenu
- renforcer les mesures de soutien liées à l’emploi. Par exemple : offrir de la formation ou une reconversion professionnelle rémunérée; investir dans le transport abordable, les services de garde d’enfants et les soins aux personnes âgées; créer davantage d’emplois.
« Je constate un thème récurrent », a écrit l’un des pairs chercheurs. « Celui de personnes « coincées » dans des emplois peu rémunérés, qui seraient en mesure d’améliorer leur situation si elles recevaient simplement le soutien individualisé dont elles ont besoin. »
Ces constats sont clairs : nous avons besoin de politiques qui permettent aux gens de réaliser leur plein potentiel. Créer un véritable changement exigera un effort collectif des gouvernements, des organismes communautaires et des employeurs. Tout commence par la compréhension que l’insécurité alimentaire chez les personnes occupant un emploi ne reflète pas des échecs individuels, mais bien des échecs systémiques. S’y attaquer est une responsabilité que nous partageons tous.