Une échelle de privation matérielle chez les enfants
Repenser la pauvreté infantile au Canada à travers le prisme de la privation matérielle
- Introduction
- Les avantages du suivi de la pauvreté infantile à travers le prisme de la privation matérielle
- Une échelle de privation matérielle chez les enfants pour le Canada
- Taux de privation (en pourcentage) selon le seuil de privation chez les enfants
- Pourquoi la pauvreté mesurée à l’aide de l’échelle de privation matérielle chez les enfants diffère du taux officiel de pauvreté
- L’Allocation canadienne pour enfants s’adresse à la fois aux enfants pauvres selon le revenu et à ceux vivant une privation matérielle
- Références :
Introduction
Une étude récente menée par les chercheuses de l’Université d’Ottawa, Geranda Notten et Mariam Sène, montre que près de 15 % des enfants n’ont pas les moyens de participer à des activités organisées en dehors de l’école, et qu’environ 5 % ont des parents qui ne peuvent pas acheter les fournitures scolaires demandées par leur enseignant. Ces exemples illustrent comment les enfants vivant dans des ménages ayant de faibles ressources financières peuvent être exclus d’activités, de biens et de services que beaucoup considèrent comme essentiels pour les enfants au Canada.
Ces éléments font partie de la première échelle de privation matérielle des enfants au Canada. En s’appuyant sur une méthodologie utilisée pour élaborer une échelle de privation matérielle des enfants en Europe et en utilisant un ensemble de données de 2023 visant à mesurer la privation matérielle au Canada, les auteurs qui ont construit cette échelle ont constaté que 39,3 % des enfants de leur échantillon sont privés d’au moins un des éléments inclus, et 26,6 % sont privés de deux éléments ou plus. Étant donné que la privation matérielle est une autre façon de mesurer la pauvreté, cela signifie qu’entre 27 % et 39 % des enfants de l’échantillon pourraient vivre avec un niveau de vie correspondant à la pauvreté — une estimation nettement plus élevée que le taux officiel de pauvreté infantile, qui est de 10,7 %.
L’étude va au-delà des mesures traditionnelles de la pauvreté infantile fondées sur le revenu, généralement utilisées dans les pays à revenu élevé, car elle adopte une approche axée sur la privation pour illustrer les effets négatifs associés à la pauvreté, que le revenu du ménage soit inférieur ou non au seuil officiel de pauvreté. Avec l’annonce par le gouvernement fédéral de la mise en œuvre de la nouvelle Allocation pour l’épicerie et les besoins essentiels (CGEB), ainsi que la poursuite de ses investissements dans l’Allocation canadienne pour enfants (ACE), l’adoption de cette approche est essentielle pour concevoir et évaluer le succès de ces programmes et d’autres mesures de soutien visant à s’attaquer à l’ensemble des enjeux liés à la pauvreté et un accès insuffisant à la nourriture au Canada.
Les avantages du suivi de la pauvreté infantile à travers le prisme de la privation matérielle
L’enfance est considérée comme une phase de la vie caractérisée par des défis particuliers et des besoins spécifiques à l’âge, au cours de laquelle les ressources financières familiales jouent un rôle essentiel pour permettre l’accès aux biens, aux services et aux activités nécessaires au développement sain des enfants et à la réalisation de leur plein potentiel à l’âge adulte.
À l’inverse, le manque de ressources financières et les difficultés et sources de stress qui l’accompagnent peuvent nuire au bien-être et au développement des enfants.
Ainsi, la réduction de la pauvreté infantile est une priorité politique dans de nombreux pays du monde, y compris au Canada. L’Allocation canadienne pour enfants (ACE), instaurée en 2016, est souvent considérée comme un programme de sécurité du revenu efficace pour réduire la pauvreté infantile, puisqu’elle cible les familles ayant des enfants et que le montant des prestations dépend du revenu familial.
Le suivi de la pauvreté des ménages et l’évaluation des programmes visant à la réduire ont traditionnellement été fondés sur des mesures du revenu — l’accent étant mis sur le nombre de familles vivant sous un certain seuil de revenu. La mesure du panier de consommation (MPC), qui constitue la mesure officielle de la pauvreté au Canada, est un exemple de mesure de la pauvreté basée sur le revenu. Cependant, le revenu ne représente qu’une composante financière parmi d’autres qui influencent le niveau de vie global d’un ménage. Les indicateurs mesurant le faible revenu ne reflètent pas pleinement les variations dans l’accès des ménages aux ressources — financières ou non — et ne tiennent pas compte d’autres facteurs influençant les conditions de vie globales, comme les circonstances et les besoins propres à chaque famille.
Les indices de privation matérielle, quant à eux, mesurent les conséquences concrètes du manque de ressources financières. Utilisés depuis des décennies dans plusieurs pays, notamment dans l’Union européenne, en complément des indicateurs de pauvreté fondés sur le revenu, ces indices permettent de mieux mesurer l’ampleur de la pauvreté et d’évaluer plus précisément l’efficacité des programmes de réduction de la pauvreté.
Les indices de privation matérielle comptabilisent le nombre de ménages qui ne peuvent pas se permettre certains biens ou certaines activités considérés comme essentiels pour atteindre un niveau de vie décent — par exemple, avoir des vêtements appropriés pour un entretien d’embauche, aller chez le dentiste pour un examen annuel ou acheter un petit cadeau d’anniversaire pour un membre de la famille ou un ami. Sous la direction scientifique de Geranda Notten,de l’Université d’Ottawa, Banques alimentaires Canada a dirigé l’élaboration d’un indice de privation matérielle conçu au Canada, lequel a montré qu’un quart de la population était susceptible de connaître un niveau de vie sous le seuil de la pauvreté en 2023.
Lorsqu’il s’agit de mesures de pauvreté propres aux enfants, toutefois, une limite importante réside dans le fait que les mesures de pauvreté (fondées sur le revenu ou sur les résultats) évaluent les difficultés au niveau du ménage, sans tenir compte de la mesure dans laquelle les ressources financières sont spécifiquement consacrées aux besoins des enfants, occultant ainsi les effets négatifs qu’ils peuvent subir. Reconnaissant cette limite, l’Union européenne a mis au point un indice de privation matérielle chez les enfants. L’indice canadien de privation matérielle s’en inspire pour évaluer la pauvreté infantile au pays.
Notten et Sène élaborent, pour la première fois au Canada, une échelle de privation matérielle chez les enfants qui combine des éléments de privation propres à l’enfance avec des éléments de privation, au niveau du ménage, pertinents pour les enfants. Leur étude montre donc que certains groupes de population au Canada, comme les enfants, ont des besoins et des expériences pouvant différer considérablement de ceux du Canadien moyen. Les personnes âgées et les personnes en situation de handicap en sont d’autres exemples.
Un indice de privation matérielle conçu pour l’ensemble de la population peut suivre les différences de privation entre les groupes et évaluer les effets des programmes sur ces groupes. Toutefois, les indices de privation élaborés avec et pour un groupe de population spécifique offrent une compréhension plus ciblée et plus complète des difficultés sociales et matérielles particulières que ce groupe éprouve généralement. De telles mesures peuvent également être plus sensibles aux effets des politiques publiques ciblant leurs besoins particuliers.
Une échelle de privation matérielle chez les enfants pour le Canada
Les auteures de l’étude ont élaboré la première échelle canadienne de privation matérielle chez les enfants (CMD) en utilisant la même enquête que celle ayant servi à créer l’indice canadien de privation matérielle, et en reproduisant la méthodologie utilisée pour construire l’échelle officielle de privation matérielle des enfants dans l’Union européenne.
L’échelle CMD comprend 15 éléments au total, dont sept spécifiques aux enfants et huit propres au ménage, mais directement pertinents pour les enfants.
Les éléments de privation spécifiques aux enfants pris en compte pour la CMD comprennent, notamment, les vêtements, les fournitures scolaires, les jouets et l’équipement de plein air (voir le tableau 1). Les répondants devaient indiquer si les enfants de leur ménage disposaient de ces éléments, et seuls ceux déclarant ne pas les avoir pour des raisons financières étaient considérés comme privés de cet élément.
Chaque élément de privation de l’échelle repose sur des faits observables et présente un lien statistique fort avec d’autres indicateurs reconnus de la pauvreté, tels que : l’insécurité alimentaire, un revenu avant impôt inférieur à la moitié du revenu médian national, des difficultés financières récentes, comme devoir emprunter de l’argent ou demander l’aide d’un organisme de bienfaisance.
Les sept éléments propres aux enfants ainsi que leurs taux associés de privation chez les enfants sont présentés ci-dessous :
| Questions de l’enquête | % d’enfants vivant dans des ménages privés de cet élément |
|---|---|
| Les enfants de votre ménage ont-ils le type de vêtements dont ils ont besoin pour s’intégrer à leur groupe d’amis? | 10,5 % |
| Les enfants de votre ménage peuvent-ils participer à des voyages et des événements scolaires qui coûtent de l’argent? | 10,6 % |
| Les enfants de votre ménage participent-ils à des activités organisées en dehors de l’école, comme des cours d’arts, de danse ou de musique, des sports ou des passe-temps? | 14,8 % |
| Les enfants de votre ménage ont-ils un endroit approprié à la maison pour étudier ou faire leurs devoirs? | 5,4 % |
| Les enfants de votre ménage ont-ils leurs propres jouets d’intérieur adaptés à leur âge? | 5,5 % |
| Les enfants de votre ménage ont-ils leur propre équipement de loisirs extérieurs? | 10,7 % |
| Les enfants de votre ménage disposent-ils des fournitures scolaires demandées par leur enseignant? | 4,6 % |
Source : Enquête de la phase deux, calculs effectués par les auteures (Notten et Sène, 2025 p. 6)
Remarque : Les estimations sont fondées sur l’échantillon non pondéré d’enfants de l’enquête et pourraient ne pas être représentatives de l’ensemble de la population d’enfants au Canada.
Les huit éléments propres au ménage, qui font également partie de l’échelle utilisée pour l’indice canadien de privation matérielle, présentent les taux de privation suivants chez les enfants :
| Questions de l’enquête | % d’enfants vivant dans des ménages privés de cet élément |
|---|---|
| Est-ce que vous/tous les membres de votre ménage êtes en mesure d’obtenir des soins dentaires réguliers, y compris le nettoyage et l’obturation dentaire, au moins une fois par année? | 19,7 % |
| Pouvez-vous acheter de petits cadeaux pour vos proches au moins une fois par année? | 9,3 % |
| Disposez-vous d’une connexion Internet fiable à la maison? | 3,4 % |
| Tous les membres de votre ménage sont-ils en mesure de manger de la viande, du poisson ou un équivalent végétarien au moins tous les deux jours? | 8,7 % |
| Êtes-vous en mesure de participer à des célébrations ou à d’autres occasions importantes pour les personnes de votre groupe social, ethnique, culturel ou religieux? | 9,4 % |
| Est-ce que vous/tous les membres de votre ménage avez au moins une paire de chaussures bien ajustées et une paire de bottes d’hiver à porter? | 6,3 % |
| Êtes-vous en mesure de maintenir votre maison ou votre appartement à une température confortable toute l’année? | 8,9 % |
| Est-ce que vous/tous les membres de votre ménage êtes/sont en mesure de vous/se déplacer dans la communauté au besoin? | 4,9 % |
Source : Enquête de la phase deux, calculs effectués par les auteures (Notten et Sène, 2025 p. 6)
Remarque : Les estimations sont fondées sur l’échantillon non pondéré d’enfants de l’enquête et pourraient ne pas être représentatives de l’ensemble de la population d’enfants au Canada.
Après l’élaboration de l’échelle, un « seuil » de privation est utilisé pour distinguer empiriquement les enfants vivant dans des ménages « privés » (c’est-à-dire susceptibles de vivre un niveau de vie sous le seuil de la pauvreté) de ceux vivant dans des ménages non privés. Une analyse plus approfondie montre que, pour l’échelle CMD, les seuils optimaux de privation permettant de distinguer les ménages privés des ménages non privés seraient l’absence d’un ou de deux éléments.
Le tableau ci-dessous présente les taux de privation chez les enfants selon le nombre d’éléments manquants dans leur ménage, sur la base de l’échelle de 14 éléments. Il montre que 39,3 % des enfants vivent dans des ménages où au moins un élément manque, et 26,6 % vivent dans des ménages où deux éléments ou plus sont manquants.
Plus encore, cette échelle permet également de distinguer différents degrés de privation : les ménages non privés ne présentent aucune privation, ceux qui sont marginalement privés en présentent une, les ménages modérément privés en présentent deux à trois, et les ménages sévèrement privés en présentent quatre ou plus.
Taux de privation (en pourcentage) selon le seuil de privation chez les enfants
Taux de privation (en pourcentage) selon le seuil de privation chez les enfants
Source : Enquête de la phase deux, calculs effectués par les auteures (Notten et Sène, 2025 p. 8)
Pourquoi la pauvreté mesurée à l’aide de l’échelle de privation matérielle chez les enfants diffère du taux officiel de pauvreté
Les résultats de cette recherche concordent avec ceux d’autres études portant sur la privation matérielle ou sur des indicateurs similaires (comme l’insécurité alimentaire) qui examinent les « conséquences négatives » découlant de faibles ressources financières. Les taux de privation matérielle ont tendance à être plus élevés que ceux obtenus à partir des mesures de pauvreté fondées sur le revenu, et il existe souvent un chevauchement imparfait entre les personnes considérées comme vivant sous le seuil de pauvreté selon le revenu et celles qui vivent une privation matérielle. Par exemple, cette étude a révélé que 21 % des enfants de l’échantillon vivent une privation matérielle alors qu’ils résident dans un ménage dont le revenu est supérieur au seuil de pauvreté fondé sur le revenu. À l’inverse, 7 % des enfants qui ne connaissent pas de privation matérielle vivent dans des ménages dont le revenu est inférieur au seuil de pauvreté fondé sur le revenu. Trois raisons principales expliquent cette situation :
- Le revenu n’est qu’une des nombreuses ressources — financières ou autres — que les ménages utilisent pour atteindre leur niveau de vie. En particulier, le fait de se baser uniquement sur le revenu ne tient pas compte de l’existence d’épargne ou de l’accès au crédit, qui peuvent permettre de maintenir temporairement le niveau de consommation lorsque le revenu est insuffisant. Les ménages peuvent également bénéficier d’autres formes de soutien, disponibles localement ou par l’entremise de relations, ce qui explique pourquoi certains ménages à faible revenu parviennent à éviter la privation matérielle. Les mesures fondées sur le revenu ne tiennent pas non plus compte des dépenses liées au remboursement des dettes, qui ne peuvent pas être consacrées à la consommation courante. Ces facteurs pourraient expliquer pourquoi certains ménages ayant un revenu relativement élevé connaissent malgré tout une privation matérielle.
- Les niveaux de prix et le pouvoir d’achat varient selon les régions, alors que les transferts de revenus gouvernementaux, comme l’Allocation canadienne pour enfants, sont généralement fixés à l’échelle nationale ou provinciale. Même si les salaires peuvent être plus élevés dans les villes où le coût de la vie est élevé, les coûts du logement peuvent être disproportionnellement plus élevés, ce qui laisse moins de revenus disponibles pour d’autres dépenses et réduit le pouvoir d’achat associé à un montant donné de prestations gouvernementales. Ces différences de pouvoir d’achat peuvent expliquer pourquoi certains ménages à faible revenu évitent la privation matérielle, alors que d’autres à revenu plus élevé y sont confrontés.
- Les besoins et les circonstances des enfants et de leurs ménages varient considérablement d’un ménage à l’autre. Par exemple, la présence d’un enfant ou d’un autre membre du ménage ayant un handicap signifie qu’il faut un revenu plus élevé pour satisfaire les mêmes besoins essentiels que dans un ménage où aucun membre n’est en situation de handicap. Un autre exemple pourrait être l’incidence des dépenses directes en santé ou en soins dentaires lorsque celles-ci ne sont pas couvertes par un employeur ou par un programme gouvernemental.
L’Allocation canadienne pour enfants s’adresse à la fois aux enfants pauvres selon le revenu et à ceux vivant une privation matérielle
En combinant les données sur le revenu et la privation matérielle issues de l’étude avec les renseignements gouvernementaux sur les montants des prestations selon les niveaux de revenu, les chercheuses ont évalué dans quelle mesure le principal programme canadien de réduction de la pauvreté chez les enfants — l’Allocation canadienne pour enfants (ACE) — atteint les ménages pauvres ayant des enfants. Les chercheuses ont constaté que l’ACE permet d’atteindre efficacement les enfants en situation de privation matérielle, en raison de sa couverture quasi universelle et de son soutien financier généreux, qui diminue progressivement à mesure que le revenu du ménage augmente.
Malgré ce succès pour atteindre à la fois les enfants pauvres selon le revenu et ceux vivant une privation matérielle, la nature fondée sur le revenu du programme, entraîne certaines inégalités quant aux montants versés : certains ménages ayant des enfants matériellement privés reçoivent un soutien moindre parce qu’ils se situent légèrement plus haut sur l’échelle des revenus, tandis que d’autres ménages avec enfants reçoivent davantage de soutien malgré l’absence de privation déclarée, en raison de leurs revenus plus faibles.
Dans l’ensemble, il semble que les programmes de soutien du revenu quasi-universels et à large portée, dont la conception et l’approche sont similaires à celles de l’ACE, réussissent à réduire la pauvreté dans un sens plus large que le seul revenu, incluant la privation matérielle et l’insécurité alimentaire.
En résumé, les mesures de privation matérielle, comme l’indice de privation matérielle des enfants, peuvent être conçues pour mettre en évidence les aspects d’un niveau de vie associé à la pauvreté propres à un groupe de population donné. Elles permettent ainsi de mieux comprendre l’expérience de la pauvreté au sein de ce groupe, ainsi que de la diversité des moyens par lesquels les programmes peuvent y remédier.
De plus, cette étude confirme une fois de plus que les mesures de pauvreté fondées sur les résultats, comme les indices de privation matérielle généraux ou propres à certains groupes, jouent un rôle important en complément des mesures de pauvreté fondées sur le revenu, tant pour évaluer l’ampleur réelle de la pauvreté que pour analyser l’efficacité des programmes qui visent à y remédier.
Références :
Notten, G. and M. Sène, Poverty and child benefits in Canada through a child material deprivation lens, Department of Economics Working Paper Series, Working Paper #2507E, November 2025, 1-43, DOI: http://hdl.handle.net/10393/51069.